David BenaymJournaliste · Grand reporter · Auteur
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Tribune · 2019

Pas de Kaddish pour Jersey City

David Benaym · décembre 2019

Tribune

Texte intégral (décembre 2019)

L’outrage, la haine, la colère? Comment raviver cette flamme qui génère le combat et l'engagement? À 13 mois d’écart, les communautés juives américaines se sont trouvées confrontées à ce qu’ils pensaient être depuis plus de 50 ans le problème de leurs cousins d’outre-Atlantique. Les associations juives américaines luttaient alors contre l’antisémitisme par donations interposées, outrées de voir que leurs familles de Belgique, de France ou d’Angleterre devaient encore subir la haine du juif.

Le choc fut terrible, un chabbat d’automne ordinaire à Pittsburgh. L’éveil du 27 Octobre 2018. Lorsqu’un suprémaciste blanc attaque la synagogue ‘Tree of life’ (traduisez ‘l’arbre de vie’ dans toute son ironie) tuant 11 fidèles dans ce qui sera l’agression antisémite la plus meurtrière des États-Unis. L’outrage collectif est alors instantané. Ce samedi soir, les communautés juives du monde entier réagissent sur les réseaux sociaux, l’indignation de masse digitale. Des millions de posts peuvent-ils remplacer une marée humaine place de la République? Ce soir là, seuls les juifs de Pittsburgh se rassembleront, bougies à la main, pour pleurer leurs morts.

Seule la communauté se mobilise, elle seule semble affectée. Ce ne sont pas des américains qui ont été tués, mais bien des fidèles juifs dans leur lieu de culte. Aucune indignation de la population, si ce n’est dans les JT du soir, “encore une tuerie de masse”, on blâme le port d’arme, “pensées et prières” sont invoquées comme après chacune de ces attaques à l’arme automatique. Un rituel devenu ordinaire. Jamais la population n’a marché, comme au lendemain de la profanation du cimetière de Carpentras en 1990 où des centaines de milliers de personnes défilaient dans les rues de Paris pour s’indigner. Les américains n’ont pas connu le million de citoyens se recueillant sous les bannières “Je suis Charlie”. Ici les communautés pleurent leurs morts hermétiquement. Les blessures de leurs prochains ne provoquent qu’une hémorragie locale, vite coagulée, rapidement masquée sous un sparadrap pour éviter de penser.

Gays, noirs ou juifs, tous minoritaires, tous victimes collatérales de la haine ordinaire. Après Orlando, seule la communauté gay s’est mobilisée pour pleurer ses morts au lendemain de l’attaque du club LGBT. 49 morts tombaient sous les balles déchirantes d’une arme de destruction massive au nom de l’Etat Islamique. Autre ville, autre scène de crime, 9 noirs américains assassinés dans leur église de Charleston en pleine messe dominicale, même mode opératoire, et toujours la même absence de réaction nationale, même recueillement ultra local, ultra communautaire.

Et depuis, la situation s’est aggravée. Le réveil antisémite se propage aux Etats-Unis, les responsables communautaires invitent bien des intervenants, comme ce samedi de Novembre à Manhattan où l’on tente de sensibiliser les fidèles pour agir contre la haine. Un flic suréquipé en binôme avec un agent de sécurité questionnent à l’entrée, une nouveauté. Même des caméras toutes neuves scrutent les passants. Mais lorsqu’une nouvelle attaque antisémite tue de nouveau le 11 décembre dernier, à quelques kilomètres de là, à Jersey City, même le Kaddish qui avait fait la une du quotidien de Pittsburg 13 mois plus tôt a disparu. L’attaque antisémite de l’autre côté de la rivière Hudson n'atteint même pas les 3 millions de juifs de New York City.

L’anesthésie a fait son effet. Indolore aux attaques même au sein de leur propre famille. Le constat est terrible, pessimiste, et pourtant l’optimisme doit rester de rigueur. La flamme se ravive. Elle perdure auprès d’une jeunesse qui a soif de vie, plus consciente et confiante en son propre avenir. Cette génération qui s'épanouit en ligne s’active, elle agit sur les campus américain pour lutter contre le BDS, s’engage politiquement en réduisant en 2018 la moyenne d'âge du Congrès grâce à l'élection de 25 nouveaux élus de moins de 40 ans, et s’apprête à faire campagne pour éradiquer le second amendement dans sa forme actuelle. La génération hashtag débarque, elle opère de manière peu orthodoxe, dans une nouvelle tradition numérique, mais avec efficacité. Derrière le code #MarchForOurLives, elle réunira des millions à travers les États-Unis pour la marche pour la vie. Une première au XXIème siècle. C’est à eux qu’il faut confier l’action et l’espoir de ce monde qui leur appartient. [Véimérou, Amen].

David Benaym est journaliste spécialiste des États-Unis, correspondant à New York pour i24NEWS

Légende du Pittsburg Post-Gazette:

Après l'attaque contre la Synagogue Tree of Life, en hommage bouleversant pour les victimes, le quotidien de Pittsburgh imprimait à la une les premiers mots du Kaddish.

Légende du Daily News:

Un an après Pittsburgh, l'attaque de Jersey City évoque le déchaînement de haine, "Rampage", sans en distinguer son caractère antisémite.